Le boom des cahiers de coloriage pour adultes, et après
Au milieu des années 2010, une catégorie entière s’est construite en trois ans environ. Comment elle s’est fabriquée, pourquoi les rayons se sont remplis de la même chose, et ce qui a survécu en passant à l’écran.
Au milieu des années 2010, les librairies ont vu apparaître sur leurs tables des cahiers de coloriage explicitement destinés aux adultes. En quelques saisons, ils ont eu leur rayon, leur mot-clé sur les couvertures, leur place à côté des caisses et jusqu’à leurs boîtes de crayons assorties dans les rayons loisirs créatifs. Puis la vague est retombée, sans disparaître.
Ce cycle est instructif, parce qu’il montre bien comment une catégorie se fabrique — et pourquoi elle s’uniformise presque toujours.
Comment une catégorie se construit en trois ans
L’enchaînement est classique. Quelques titres marchent au-delà de ce que quiconque avait prévu, d’abord par le bouche-à-oreille. Les libraires constatent qu’un livre à quinze euros se vend seul, sans qu’il faille en parler, et lui donnent une table. Une table dédiée rend la catégorie visible, et une catégorie visible devient achetable : on repart avec un cahier sans être venu pour ça.
Trois propriétés ont accéléré le mouvement. C’est un cadeau facile, qui n’engage à rien et convient à peu près à tout le monde. C’est un objet peu coûteux à produire : du noir sur du papier, pas de quadrichromie, pas de droits à négocier quand le motif est un entrelacs géométrique. Et une page terminée se photographie bien, ce qui a donné à la catégorie une vitrine gratuite et continue.
Pourquoi les rayons se sont remplis de la même chose
Un format aussi simple s’imite en quelques semaines. Il n’y a rien à protéger dans l’idée d’un mandala, rien à licencier dans un motif floral, et la compétence requise — dessiner au trait, dense, sans aplat — est répandue. Quand une catégorie n’a aucune barrière à l’entrée, elle se remplit à la vitesse à laquelle l’imprimerie tourne.
Le résultat était prévisible : mandalas, forêts, animaux ornementés, motifs végétaux, et le mot antistress sur à peu près toutes les couvertures. Le terme est devenu une catégorie de rayon avant d’être une description de quoi que ce soit. À partir du moment où deux cents titres promettent la même chose avec les mêmes motifs, le choix cesse d’être un plaisir et devient une corvée.
Ce qui n’allait pas dans l’objet
Le format papier a aussi buté sur des défauts très concrets, dont on a peu parlé à l’époque parce que la catégorie était encore portée par l’enthousiasme.
- Le papier était souvent trop fin. Un feutre traverse la page, et le dessin du verso est perdu avant d’avoir été commencé.
- Le format était souvent trop grand pour être transporté, donc le cahier restait à la maison, sur une étagère, disponible seulement dans les moments où l’on a déjà autre chose à faire.
- La reliure ne s’ouvrait pas à plat, ce qui rendait la bande centrale des doubles pages pénible à colorier.
- Beaucoup d’exemplaires n’ont jamais dépassé les premières pages : dans ce genre d’engouement, l’achat fait partie du plaisir, et l’objet acheté suffit souvent à le procurer.
- Enfin, la page vierge demandait une décision. Choisir soi-même ses couleurs est un vrai plaisir pour certains, et exactement la décision de trop pour d’autres.
Ce dernier point est le plus intéressant, parce qu’il explique la persistance du coloriage par numéros à côté du coloriage libre. Numéroter les zones supprime la dernière décision qui restait. Ce qui est une perte pour qui voulait choisir, et un soulagement pour qui voulait précisément ne rien choisir du tout.
Ce qui a survécu
La vague s’est dégonflée vers son volume normal, ce qui n’est pas la même chose qu’un effondrement. Les motifs géométriques et botaniques sont restés, parce qu’ils fonctionnaient réellement. Le vocabulaire promotionnel s’est effacé, ce qui est plutôt sain. Les cahiers subsistent, en moins grand nombre et souvent mieux fabriqués, sur du papier qui supporte le feutre.
Le reste a migré vers les écrans, pour des raisons structurelles plus que de mode. Rien à ranger, rien à transporter, aucun papier à traverser, un choix de motifs sans limite, et surtout la possibilité de faire trois zones dans un TER et de refermer. Le cahier demandait une table et une demi-heure ; l’écran se contente d’un feu rouge.
Ce que l’écran a pris, ce qu’il a donné
Ce qui est perdu se résume à l’objet : le papier sous la main, la trace des crayons, la page que l’on peut détacher, encadrer ou offrir, et le fait que rien d’autre ne réclame l’attention pendant ce temps-là. Ce n’est pas rien, et c’est ce qui fait que les cahiers ne disparaîtront pas.
Ce qui est gagné se résume à la disponibilité : une image toujours à portée, une erreur toujours réversible, aucune contrainte de rangement et aucune limite de stock. Les deux formats ne se remplacent pas, ils occupent des moments différents de la journée — et il est parfaitement raisonnable de garder les deux, en n’en finissant aucun.
Questions fréquentes
Le coloriage pour adultes est-il passé de mode ?
L’engouement de librairie du milieu des années 2010 est retombé, mais l’activité elle-même est restée, avec moins de titres et une promotion moins bruyante. Une grande partie de la pratique s’est déplacée vers les écrans, où elle ne demande ni place, ni matériel, ni séance dédiée.
Pourquoi tous ces cahiers se ressemblaient-ils autant ?
Parce que le format n’a aucune barrière à l’entrée : pas de droits à acquérir sur un mandala, pas d’impression couleur, une compétence de dessin au trait répandue. Quand une catégorie se copie en quelques semaines, elle converge vers les motifs qui marchent, ici les entrelacs géométriques, les fleurs et les animaux ornementés.
Le papier a-t-il encore un intérêt face à l’écran ?
Oui, pour ce que l’écran ne donne pas : un objet que l’on garde, la trace visible des crayons, et une activité entièrement séparée du téléphone. En contrepartie, il faut du matériel, une table, un papier assez épais pour supporter les feutres, et accepter que l’erreur soit définitive.
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